En 2025, plus de 830 personnes ont été infectées par le chikungunya ou la dengue en France hexagonale sans avoir voyagé dans les tropiques. Le nombre de ces cas « autochtones » augmente chaque année. La faute au moustique-tigre, comme l’explique Louis Lambrechts, chef de l’unité Interactions Virus-Insectes à l’Institut Pasteur.
Signalé pour la première fois dans l’Hexagone en 2004, le moustique-tigre a réussi à en conquérir 4/5e du territoire en vingt ans. Comment expliquer cela ?
Louis Lambrechts : Originaire d’Asie du sud-est, le moustique-tigre est particulièrement invasif. Grâce à la faculté de ses œufs d’entrer en diapause, sorte d’hibernation, quand il fait trop froid, il survit à nos hivers. Et, s’il n’a pas attendu le réchauffement climatique pour s’installer en Europe, cela a favorisé sa propagation : avec des étés plus longs, il peut réaliser plus de cycles de reproduction, donc se multiplier plus vite, sur un territoire qui s’étend de plus en plus vers le nord.
Que faire pour ne pas tomber malade ? |
|
|
Quels sont les virus que ces moustiques peuvent transmettre ?
L. L. : Ils peuvent véhiculer la dengue, une « grippe tropicale » intense, et le chikungunya, responsable de douleurs articulaires invalidantes pouvant persister plusieurs mois, voire plusieurs années. Heureusement, ces deux virus ne sont pas endémiques : ils n’ont pas de réservoir permanent dans l’Hexagone. La plupart des moustiques-tigres circulant dans nos régions n’en sont donc pas porteurs. Ils peuvent néanmoins être contaminés par le virus en se nourrissant du sang d’une personne infectée, par exemple un voyageur ayant séjourné dans une zone tropicale ou subtropicale, puis le transmettre en piquant quelqu’un d’autre. Cela n’est pas si rare. En 2025, par exemple, il y a eu au moins 1 073 cas importés de chikungunya(1), à l’origine de 788 cas de transmission locale. Les autorités sanitaires ont réussi à stopper ces émergences, grâce à un dispositif de surveillance efficace et des démoustications rapides. Mais, à chaque nouveau cas signalé, elles craignent l’installation durable du virus dans l’Hexagone.
Même chose avec Zika, maladie qui peut entraîner des complications neurologiques et auto-immunes sévères, ainsi que de graves malformations congénitales chez les nouveau-nés de mères infectées. Même si le moustique-tigre n’en est pas le principal vecteur (c’est son cousin, Aedes aegypti), il peut le transmettre à partir de cas importés. Il a aussi été démontré que le moustique-tigre était compatible avec les virus Usutu et West Nile, des virus essentiellement aviaires mais pouvant toucher des humains.

Vous avez récemment publié des travaux rassurants sur Zika. Pouvez-vous nous en dire plus ?
L. L. : Nous avons comparé deux variantes de ce virus : l’asiatique et l’africaine. En 2021, nous avions en effet noté un paradoxe. Bien que la souche africaine soit plus transmissible et virulente, toutes les grandes épidémies ont été causées par la souche asiatique. Par chance, la première semble confinée aux animaux sauvages des forêts d’Afrique, où les moustiques appartiennent à une sous-espèce d’Aedes aegypti peu apte à transmettre le virus aux humains. Surtout, et c’est ce qu’a montré l’étude que nous avons publiée en octobre 2025, sa plus grande transmissibilité tient à de nombreuses mutations génétiques. Il est peu probable que la variante asiatique en acquière autant spontanément, pour devenir plus infectieuse. Ces travaux, qui s’inscrivent dans un projet financé par MSDAVENIR, sont plutôt rassurants. Néanmoins persiste le risque que le virus africain, en théorie plus dangereux, sorte des forêts et contamine des humains. Il pourrait alors causer des flambées épidémiques sévères et rapides.
À LIRE AUSSI
Pour conclure, quel est le risque d’être infecté par le Zika, le chikungunya ou la dengue en France hexagonale ?
L. L. : Le risque est réel. Le moustique-tigre est désormais installé dans presque toutes nos régions. En outre, avec le changement climatique, ces virus se répliquent, donc se transmettent, plus vite. Plusieurs études de l’Institut Pasteur ont aussi mis au jour leurs stratégies expansionnistes. Des collègues ont ainsi montré que le moustique-tigre avait acquis la capacité de transmettre aussi efficacement le chikungunya à 20°C qu’à 28°C. Et, avec mon équipe, nous avons récemment découvert que le virus de la dengue modifiait le comportement alimentaire du moustique, afin que celui-ci prenne des repas sanguins plus petits, donc plus fréquents, pour piquer plus de monde. Tous ces résultats plaident en faveur d’une surveillance renforcée de chaque nouveau cas signalé.
Source : Polygenic viral factors enable efficient mosquito-borne transmission of African Zika virus, Nature communications, 30 octobre 2025
Shiho Torii1, Jennifer S. Lord2, Morgane Lavina1, Matthieu Prot3, Alicia Lecuyer1,Cheikh T. Diagne4, Oumar Faye4, Ousmane Faye4, Amadou A. Sall4, Michael B. Bonsall5, Etienne Simon-Lorière3, Xavier Montagutelli6 & Louis Lambrechts1
1Institut Pasteur, Université Paris Cité, CNRS UMR2000, Insect-Virus Interactions Unit, Paris, France.
2Department of Vector Biology, Liverpool School ofTropical Medicine, Liverpool, United Kingdom.
3Institut Pasteur, Université Paris Cité, Paris, Evolutionary Genomics of RNA Viruses Unit, Paris, France.
4Arbovirus and Viral Hemorrhagic Fevers Unit, Institut Pasteur de Dakar, Dakar, Senegal.
5Department of Biology, University of Oxford, Oxford, United Kingdom.
6Institut Pasteur, Université Paris Cité, Mouse Genetics Laboratory, Paris, France.


