Depuis plusieurs mois, l’administration américaine a entrepris d’attaquer et d’affaiblir la recherche biomédicale et l’action de santé publique aux Etats-Unis et dans le monde, dans des proportions totalement inédites. Cette situation a de nombreuses conséquences, tant éthiques qu’économiques, mais constitue surtout une atteinte grave à la protection de la santé des populations et une attaque sans précédent contre les systèmes et institutions responsables de la protection de la vie humaine.
Certaines thématiques scientifiques clés dans le domaine des maladies infectieuses, de l’immunologie, de la vaccinologie ou de la santé des femmes ont été exclues des projets de recherche éligibles aux financements publics dans ce pays. En outre, les Etats-Unis se sont brutalement désengagés des grands programmes mondiaux de santé publique, démantelant l'Agence pour le développement international (USAID) et mettant à exécution encore tout récemment leur décision de quitter l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Les menaces qui pèsent désormais sur ces activités à l’échelle globale sont majeures, et l’effet de ces menaces sur la santé humaine risquent d’être considérables : selon The Lancet[1], le désengagement américain pourrait causer la mort de 14,1 millions de personnes d’ici 2030, dont 4,5 millions d’enfants de moins de 5 ans. Cette action représente une profonde injustice pour les populations directement touchées. Elle témoigne en outre d’un déficit global de compréhension du monde dans lequel nous vivons, où les populations sont étroitement interconnectées et où l'absence de contrôle des maladies dans certaines zones peut facilement entraîner la propagation à travers le monde d'infections auparavant maîtrisées ou de nouvelles infections.
Dans un même esprit, l’administration américaine a entrepris de réviser en profondeur sa politique vaccinale, remettant radicalement en cause le consensus scientifique dans ce domaine majeur de santé publique et mettant en péril la santé de millions de personnes, et en particulier celle de très nombreux enfants, aux Etats-Unis et au-delà. Les vaccins comptent parmi les actions de santé publique les plus sûres et les plus efficaces. La vaccination est responsable d’environ la moitié de la réduction de la mortalité infantile à l’échelle mondiale. Grâce à 50 années de vaccination, un enfant né aujourd’hui bénéficie d’une augmentation d’environ 40% de ses chances de survie pour chaque année de la petite enfance et de l’enfance.[2]
Sous pression politique, certaines agences gouvernementales américaines, dont la mission même est la protection des populations, diffusent des messages non fondés sur des données
scientifiques. Depuis le 19 novembre 2025, le site Internet des Centers for Disease Control and Prevention (CDC), principale agence fédérale des États-Unis en matière de protection de la santé publique, indique qu’il n’est pas prouvé scientifiquement que la vaccination infantile ne cause pas l’autisme. Un tel énoncé, visant à semer la confusion, est factuellement faux. En effet, l’Institut Pasteur tient à rappeler que de nombreuses études scientifiques de référence ne mettent en évidence aucun lien entre la vaccination infantile et l’autisme. Ces études concluent, au contraire, qu’il n’existe aucune relation entre la vaccination et l’autisme [3][4]. La recherche sur les causes de l’autisme reste un domaine ouvert et actif, mais il est désormais établi, grâce à des études scientifiques sérieuses, dont certaines conduites à l’Institut Pasteur, que des causes génétiques sont retrouvées chez de nombreuses personnes autistes [5]. Ainsi, le CDC contredit le consensus scientifique sur le sujet, établi par les experts les plus reconnus, au prix de travaux de recherche de plusieurs décennies, semant de ce fait le doute et devenant lui-même acteur de désinformation.
Depuis le 5 janvier 2026, les autorités américaines ne recommandent plus la vaccination universelle des enfants avec plusieurs vaccins essentiels, en particulier celui contre l’hépatite A, l’hépatite B, les méningocoques ou encore la grippe et les rotavirus. Cette décision contredit les conclusions de la majorité des études de santé publique conduites sur le sujet. Elle prive les très jeunes enfants d’une protection essentielle contre ces maladies potentiellement graves pour leur santé et celle de leurs proches. En effet, dans le cas de l’hépatite A, les programmes de vaccination universelle à deux doses ont démontré une efficacité supérieure ou égale à 95% entre 3 et 5 ans après l’administration des doses[6], et il est admis que les recommandations du Comité consultatif américain sur les pratiques de vaccination (ACIP) en faveur d’une vaccination systématique des enfants de 12 à 23 mois contre l’hépatite A ont engendré une diminution de 95,5% des cas d’hépatite A entre 1996 et 2011 aux Etats-Unis [7]. Des études menées dans la région du Pacifique occidental ont démontré que la vaccination contre l’hépatite B avait permis, quant à elle, de prévenir 37 millions de cas d’infections chroniques parmi les enfants nés entre 1990 et 2014 et ainsi d’éviter 7 millions de morts dans cette population[8]. Enfin, la vaccination contre le méningocoque reste aujourd’hui le moyen le plus efficace de prévenir les infections invasives à méningocoque, des maladies extrêmement graves pouvant entraîner en quelques heures le décès ou des séquelles irréversibles. Le risque lié aux infections invasives à méningocoque ne peut être considéré comme négligeable aux Etats-Unis, avec l’émergence et l’expansion de souches de méningocoque présentant une résistance accrue à des antibiotiques clés et le rebond des infections bactériennes invasives après la pandémie de COVID-19. Par ailleurs, une diminution de la protection vaccinale aux États-Unis pourrait exposer la population à l’introduction de souches importées, mais aussi favoriser l’exportation de cas vers d’autres pays. Ces phénomènes ont été documentés récemment, notamment en lien avec des voyages au Moyen-Orient. Ce risque est d’autant plus préoccupant que les États-Unis co-organiseront prochainement la Coupe du monde de football, un événement de rassemblement de masse[9].
Cette série de décisions de l’administration américaine est extrêmement dangereuse au moins pour trois raisons. D’une part, en propageant des mensonges et en ignorant des décennies de progrès en santé publique, l’administration américaine risque de décourager de nombreux parents de faire vacciner leurs enfants, alors qu’il s’agit d’un acte de santé publique qui a pourtant permis de sauver des centaines de millions de vies à travers l’histoire. D’autre part, elle signe la prééminence de considérations idéologiques sur le consensus scientifique au mépris de toute considération pour la vie humaine et la santé des personnes. Enfin, en entretenant la confusion entre des faits scientifiques établis et des opinions infondées, souvent individuelles, la rhétorique de l’administration américaine tend à faire croire qu’un consensus de la communauté scientifique internationale, fondé sur une multitude d’études rigoureuses, aurait le même poids qu’une opinion non fondée. En laissant entendre que le processus ardu mis en place pour valider la donnée scientifique, fondé sur la validation croisée, la rigueur méthodologique et l’examen critique, aurait la même valeur que l’anecdote, cette situation contribue à la destruction des jalons intellectuels et éthiques qui fondent les principes mêmes du progrès, de la protection humaine et de nos démocraties.
Dans ce contexte d’attaques croissantes contre la vérité scientifique et la santé publique, l’Institut Pasteur réaffirme sa détermination à lutter contre toutes les formes de désinformation en poursuivant ses recherches scientifiques, en rappelant les faits établis sûrs et en démontrant les vertus de la rationalité.
Sources
[1] Beyrer, Chris, Legitimate expectations and the abrupt cessation of US aid: a human rights issue?, The Lancet, Volume 407, Issue 10523[1]
[2] Contribution of vaccination to improved survival and health: modelling 50 years of the Expanded Programme on Immunization, Shattock, Andrew J et al, The Lancet, Volume 403, Issue 10441, 2307 – 2316
[3] Luke E. Taylor, Amy L. Swerdfeger, Guy D. Eslick, Vaccines are not associated with autism: An evidence-based meta-analysis of case-control and cohort studies, Vaccine, Volume 32, Issue 29, 2014, Pages 3623-3629, ISSN 0264-410X, https://doi.org/10.1016/j.vaccine.2014.04.085
[4] Anders Hviid, Jørgen Vinsløv Hansen, Morten Frisch, Mads Melbye, Measles, Mumps, Rubella Vaccination and Autism: A Nationwide Cohort Study, Annals of Internal Medicine, Volume 170, Number 8, 16 April 2019, Pages: 513 – 520, https://doi.org/10.7326/M18-2101
[5] Leblond CS, Rolland T, Barthome E, Mougin Z, Fleury M, Ecker C, Bonnot-Briey S, Cliquet F, Tabet AC, Maruani A, Chaumette B, Green J, Delorme R, Bourgeron T. A genetic bridge for autism between medicine and neurodiversity. Annual Review of Genetics. 2024 Nov;58(1):487-512
[6] Andani, A., van Damme, P., Bunge, E. M., Salgado, F., van Hoorn, R. C., & Hoet, B. (2022). One or two doses of hepatitis A vaccine in universal vaccination programs in children in 2020: A systematic review. Vaccine, 40(2), 196–205. https://doi.org/10.1016/j.vaccine.2021.01.038
[7] Nelson, N. P., Weng, M. K., Hofmeister, M. G., Moore, K. L., Doshani, M., Kamili, S., Koneru, A., Haber, P., Hagan, L., Romero, J. R., Schillie, S., & Harris, A. M. (2020). Prevention of Hepatitis A Virus Infection in the United States: Recommendations of the Advisory Committee on Immunization Practices, 2020. MMWR. Recommendations and reports : Morbidity and mortality weekly report. Recommendations and reports, 69(5), 1–38. https://doi.org/10.15585/mmwr.rr6905a1
[8] Jeng, W. J., Papatheodoridis, G. V., & Lok, A. S. F. (2023). Hepatitis B. Lancet (London, England), 401(10381), 1039–1052. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(22)01468-4
Chang, M. H., You, S. L., Chen, C. J., Liu, C. J., Lai, M. W., Wu, T. C., Wu, S. F., Lee, C. M., Yang, S. S., Chu, H. C., Wang, T. E., Chen, B. W., Chuang, W. L., Soon, M. S., Lin, C. Y., Chiou, S. T., Kuo, H. S., Chen, D. S., & Taiwan Hepatoma Study Group (2016). Long-term Effects of Hepatitis B Immunization of Infants in Preventing Liver Cancer. Gastroenterology, 151(3), 472–480.e1. https://doi.org/10.1053/j.gastro.2016.05.048
[9] Taha S, Taha MK, Deghmane AE. Impact of mandatory vaccination against serogroup C meningococci in targeted and non-targeted populations in France. NPJ Vaccines. 29 juin 2022;7(1):73.
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