Des scientifiques de l'Institut Pasteur ont développé une stratégie innovante pour lutter contre le SARS-CoV-2. Au lieu de cibler le virus qui ne cesse de muter, ils proposent de bloquer la porte d'entrée que le virus utilise pour pénétrer dans nos cellules. Cet anticorps, administré par voie nasale, protège contre tous les variants connus et ouvre de nouvelles perspectives thérapeutiques pour les personnes fragiles. Ces travaux, fruit d'une collaboration inédite mobilisant cinq unités de recherche, cinq plateformes technologiques de l'Institut Pasteur et la DARRI*, sont publiés dans la revue Nature Communications.
Depuis l'émergence du SARS-CoV-2, le virus n'a cessé d'évoluer. Chaque nouveau variant accumule des mutations sur sa protéine spike, cette « clé » qui lui permet d'entrer dans nos cellules. Résultat : les anticorps thérapeutiques et les vaccins, conçus pour reconnaître cette protéine, perdent progressivement de leur efficacité face aux souches les plus récentes. Les scientifiques se retrouvent dans une course-poursuite permanente, devant constamment adapter les traitements aux nouvelles versions du virus à l’origine de la Covid-19.
Face à ce défi, les chercheurs et les chercheuses de l'Institut Pasteur ont choisi une approche différente : plutôt que de viser une cible virale changeante, pourquoi ne pas bloquer le point d’attache dont le virus a besoin pour nous infecter ?
L’enzyme ACE2 : la porte d’entrée du SARS-CoV-2
Pour infecter nos cellules, le SARS-CoV-2 doit se fixer sur un récepteur présent à leur surface : l'enzyme ACE2. Ce récepteur fonctionne comme une serrure dont la protéine spike du virus est la clé. Mais contrairement au virus, notre récepteur ACE2, lui, est peu enclin à muter.
« Nous avons développé un anticorps qui se fixe sur le récepteur ACE2 et empêche ainsi le virus de s'y accrocher », explique, Simon Blachier, doctorant à l’Institut Pasteur et premier auteur de cette étude. « Peu importe les mutations du virus : s'il ne peut plus accéder à sa porte d'entrée, il ne peut plus nous infecter ».
Le défi technique était de bloquer l'accès du virus sans perturber la fonction biologique d’ACE2, une enzyme essentielle notamment pour la régulation de la pression artérielle.
Un anticorps « intelligent » qui protège sans perturber
L'anticorps développé, issu d’un alpaga et baptisé B07-Fc, s'est révélé efficace. Les expériences menées in vitro et sur cultures cellulaires ont démontré qu'il remplit les objectifs fixés :
- Une efficacité large : B07-Fc bloque tous les variants du SARS-CoV-2 testés, y compris les souches les plus récentes. En se positionnant à l'endroit où la protéine spike virale se fixe sur ACE2, comme l'ont révélé les analyses de structure, l'anticorps bloque physiquement la liaison du virus sur son récepteur.
- Une préservation de son activité enzymatique : Malgré sa liaison avec le récepteur ACE2, l'anticorps n'interfère pas avec la fonction de cette protéine dans les modèles cellulaires. On peut donc envisager que le système de régulation de la pression artérielle restera opérationnel.
Une administration par voie nasale
L'équipe a ensuite testé l'efficacité de B07-Fc chez la souris, en optant pour une administration par voie nasale. C'est en effet par les voies respiratoires supérieures que le virus pénètre dans l'organisme.
Les résultats sont concluants : administré par le nez, l'anticorps protège les souris qui ont reçu une dose appropriée contre l'infection par le SARS-CoV-2. Cette approche, si validée dans des tests précliniques, pourrait présenter plusieurs avantages : une administration facile, non invasive, et une action ciblée au site d'entrée du virus.
Une mobilisation transversale des scientifiques de l'Institut Pasteur
Cette avancée scientifique est le fruit d'une mobilisation des forces de l'Institut Pasteur. Comme le souligne Anne Brelot, chercheuse Inserm et chef de groupe au sein de l’Unité Dynamique des Interactions Hôte-Pathogène à l’Institut Pasteur : « L'aspect transversal, multidisciplinaire et collaboratif de notre étude est essentiel : cinq plateformes technologiques et cinq unités de recherche de l'Institut y ont participé. C'est cette mise en commun des expertises qui a permis d'aboutir à cette publication. »
De la production d'anticorps à la cristallographie aux rayons X, en passant par les expériences d’inhibition de l’entrée virale in vitro et in vivo, chaque étape a nécessité des compétences spécialisées.
Un espoir pour les patients fragiles
Au-delà de sa démonstration scientifique, cette étude ouvre des perspectives, notamment pour les personnes les plus vulnérables face au Covid-19. Les patients immunodéprimés ou ceux qui ne répondent pas bien à la vaccination pourraient bénéficier de cet anticorps en traitement local préventif.
L'approche présente également un avantage stratégique : en ciblant un élément humain qui ne varie pas, elle offre un traitement indépendant des futures évolutions du virus.
De nombreuses étapes supplémentaires seront nécessaires avant une éventuelle mise sur le marché, mais cette recherche marque une avancée dans notre arsenal potentiel de lutte contre la Covid-19.
*DARRI : Direction des applications de la recherche et des relations industrielles
Source :
Targeting ACE2 with a camelid antibodyinhibits SARS-CoV-2 binding and hasprotective effects in vivo, Nature Communications, 21 novembre 2025
Simon Blachier 1, Marie-Christine Vaney 2, Laurine Conquet3,4,12, Isabelle Staropoli 5,12, Ignacio Fernández 2, Emilie Giraud 6, Atousa Arbabian 2, Vincent Michel 7, Fruzsina Szilagyi 1, Salomé Guez 6, Alix Boucharlat 6, Jeanne Chiaravalli 6, Jaouen Tran-Rajau 6, Evelyne Dufour 8, Ahmed Haouz 9, Stéphane Petres 8, Delphine Planas 5,10, Xavier Montagutelli 3, Fabrice Agou 6, Pierre Lafaye 11, Gabriel Ayme 11,13, Olivier Schwartz 5,10,13, Felix A. Rey 2,13, Jost Enninga 1,13 & Anne Brelot 1
1Institut Pasteur, Université Paris Cité, Dynamics of Host-Pathogen Interactions Unit, CNRS UMR3691, F-75015 Paris, France.
2Institut Pasteur, Université ParisCité, Structural Virology Unit, CNRS UMR3569, F-75015 Paris, France.
3Institut Pasteur, Université Paris Cité, Mouse Genetics Laboratory, F-75015 Paris, France.
4Institut Pasteur, Université Paris Cité, Mouse Genetics, Immunity and Infections Laboratory, F-75015 Paris, France.
5Institut Pasteur, Université Paris Cité, Virus and Immunity Unit, CNRS UMR3569, F-75015 Paris, France.
6Institut Pasteur, Université Paris Cité, Chemogenomic and Biological Screening Core Facility, C2RT, CNRS UMR3523, F-75015 Paris, France.
7Institut Pasteur, Université Paris Cité, Pathogenesis of Vascular Infections Unit, INSERM U1225, F-75015Paris, France.
8Institut Pasteur, Université Paris Cité, Production and Purification of recombinant Proteins Platform, CNRS UMR3528, F-75015 Paris, France.
9Institut Pasteur, Université Paris Cité, Crystallography Platform-C2RT, CNRS UMR3528, F-75015 Paris, France.
10Vaccine Research Institute, Créteil, France.
11Institut Pasteur, Université Paris Cité, Antibody Engineering Platform, CNRS UMR3528, F-75015 Paris, France.
12These authors contributed equally: LaurineConquet, Isabelle Staropoli.
13These authors jointly supervised this work: Gabriel Ayme, Olivier Schwartz, Felix A. Rey, Jost Enninga.





