Résumé de : SELLARDS (AW) & LAIGRET (J) - 1932 - Vaccination de l'homme contre la fièvre jaune. (présentée par M. Charles Nicolle). C.R. Acad. des Sciences (Paris), 194, pp. 1609-1611.


TEXTE COMPLET :
Les travaux de Max Theiler ont montré que la souris est sensihle au virus dc la fièvre jaune (souche "française"). Lorsqu'il lui est inoculé par voie cérébrale ce virus provoque, chez elle, sauf exceptions très rares, une infection mortelle. La maladie est indéflniment transmissible de souris à souris. Les sérums d'hommes ou de singes, guéris de fièvre jaune, protègent, en mélange, la souris contre l'inoculation intracérébrale.
Theiler a constaté en outre que le virus après un certain nombre de passages par la souris, a perdu sa virulence pour le singe, mais qu'il lui donne l'immunité. Cette affïrmation a été contestée, tout au moins en partie, par Dinger.
La virulence du virus-souris pour l'homme était seulement connue, lusqu'à ces derniers temps, par l'étude des contaminatious accidentelles de laboratoire. Elle avait été faite, sur trois cas, par Berry et Kitchen. Dans ces trois cas, l'infection s'était traduite par une maladie bénigne. Le sang des malades, inoculé à des singes sensibles, avait déterminé tautôt une infection légère, tantôt une maladie inapparente, toujours suivies d'immunité. Le sérum des malades guéris protégeait les singes contre des inoculations, mortelles pour d'autres singes témoins.
Nous avons cherché à utiliser le virus-souris pour la vaccination de l'homme contre la fièvre jaune. Sawyer, Kitchen et Wray Lloyd avaient abordé le même problème par une voie différente : celle de la séro-vaccination. Mélangé à un immun-sérum, le virus-souris ne détermine, chez l'homme, que des réactions insignifiantes et il donne l'immunité. Cette immunité peut étre facilement mise en évidence par le pouvoir protecteur du sérum vis-à-vis de la souris (épreuve intrapéritonéale de Sawyer et Lloyd) et vis-à-vis des singes. Dans la pratique, il serait malheureusement très-diffïcile de constituer des réserves d'immun-sérum sufflsantes pour vacciner toute la population des régions où la fièvre jaune est endémique.
Nous avons utilisé, pour nos essais sur l'homme, tout d'abord, un virus- souris tué (par le chloroforme), et nous avons constaté que ce virus mort ne vaccine pas. L'apparition des anticorps daus le sérum ne se manifeste, en effet, qu'après inoculation du virus vivant. ll suffit, d'ailleurs, de très petites quantités de ce virus vivant pour les faire apparaître ainsi qu'en témoignent les résultats que nous rapportons ci-après.
Nous avons inoculé des émulsions, d'abord extrêmement faibles, puis plus concentrées, de virus vivant (cerveaux de souris infectées) à cinq sujets atteints d'affections nerveuses chroniques, justiciables d'un traitement pyrétothérapique.
Le virus, au début de nos essais, avait subi 134 passages par souris.
La technique employée a été la suivante :

Des souris, inoculées dans le cerveau, étaient sacrifiées mourantes, entre le sixième et le dixième iour de l'inoculalion. Les cerveaux, prélevés, étaient utilisés soit immédiatement, soit après congélation et conservation au frigorifique. Au moment de l'emploi, les cerveaux sont broyés et émulsionnés daus de l'eau physiologique, additionnée de 10 pour 100 de sérum de lapin (4 cm3, 5 par cerveau). Cette émulsion mère (correspondant à une dilution au 1/10e) est centrifugée pendant 3 à 4 minutes. Le liquide surnageant est dilué à son tour. Une goutte de la dilution à 1/10000e tue régulièrement la souris inoculée par voie intracérébrale.
Avant tout traitement, le sang des sujets à vacciner a été éprouvé au point de vue du pouvoir protecteur. Nous avons toujours constaté l'absence de ce pouvoir chez les sujets neufs. Vaccinés, nos sujets ont été suivis au point de vue température; pouls et albuminurie. Des prélèvements de sang, effectués une semaine après chaque inoculation, ont permis de mettre en évidence l'apparition daus le sérum des substances protectrices.

En opérant dans ces conditions, nous avons pu constater que:
1- 1cm3 d'une émulsion centrifugée de cerveau de souris, diluée à 1 / 10000e, ne provoque, chez l'homme, aucune réaction (voie sous-cutanée). Cette méme dose détermine régulièrement l'apparition du pouvoir protecteur du sérum pour la souris.
2- 1cm3 d'une émulsion à 1/1000 est également supporté sans réaction.
3- 1cm3 de l'émulsion à 1/100, injecté d'emblée, a produit, chez un sujet, une très légère ascension thermique à 38°, au 6e-7e jour. ll y a eu bradycardie et présence de traces d'albumine dans les urines. Ces divers symptômes n'ont été décelés que par un examen systématique, le sujet n'accusant, de lui-mème, aucun trouble.
4- La même émulsion à 1/100e est parfaitement supportée, sans qu'on puisse déceler le moindre trouble, si son inoculation a été précédée d'une première injection à 1/10000e ou 1/1000e. Nous avons pu ainsi, en injectant à 15 jours d'intervalle des doses croissantes, inoculer, saus aucune réaction, en une seule fois 3cm3 d'une émulsion à 1/10 non centrifugée, ce qui correspond à plus de la moitié dun cerveau de souris, donc approximativement à 3000 doses minima immunisantes.
5- Le pouvoir protecteur du sérum a été manifeste du 7e au 34e jour après la vaccination. ll est probable qu'il dure beaucoup plus longtemps; mais nos recherches ne sont pas encore assez avancées pour nous permettre de l'affirmer.
Les sérums des individus, vaccinés par nous, vont être éprouvés sur les singes et les résuItats de cette épreuve seront publiés ultérieurement.

Dès maintenant, il nous est permis de conclure que :
1- Le vlrus-souris, dilué dans !es proportions que nous avons indiquées, détermine chez l'homme une infection amarilique inapparente;
2- Cette infection inapparente est suivie d'immunité, ou, tout au moins, de l'apparition rapide d'anticorps, capables de protéger la souris contre une inoculation mortelle.

Ces conclusions semblent bien indiquer que Ia vaccination de l'homme contre la fièvre jaune est réalisable. Elle serait réalisée, actuellemeut au mieux, avec deux injections successives du virus-souris : la première représentant 1cm3 d'une dilution de cerveau de souris à 1/10000e, la seconde 1cm3 d'une dilution à 1/100e. Dans les conditions où nous avons opéré, ces doses ont été parfaitement supportées. Nous pensous que les résuItats que nous rapportons pourraient servir de base à des essais de vaccination de la population dans les régions où la fièvre jaune reste menaçante.