Les recherches sur la rage à l'Institut Pasteur
La rage est aujourd'hui considérée comme une maladie négligée : peu de laboratoires dans le monde l'étudient, alors qu'elle reste un réel problème de santé publique dans le monde. A l'Institut Pasteur, où la vaccination contre la rage fut mise au point par Louis Pasteur à la fin du XIXème siècle, trois laboratoires de recherche se consacrent aujourd'hui à l'étude du virus de la rage et de la maladie mortelle qu'il provoque. Il reste encore beaucoup à découvrir : pourquoi le virus ne détruit-il pas les neurones qu'il infecte ? Comment trouver un traitement quand il est trop tard pour recourir à la vaccination ? Comment faire un diagnostic précoce de la maladie ? etc.
Un virus qui avance masqué et pousse les neurones à survivre
Le virus de la rage est neurotrope, c’est-à-dire qu’il infecte les neurones. Il se propage dans l’organisme, du muscle au système nerveux central, de neurone à neurone : il a donc tout intérêt à faire survivre ces cellules qui le véhiculent. Alors que la plupart des virus tuent les cellules qu’ils infectent, le virus de la rage a la particularité de prolonger leur survie. Dans le Laboratoire de neuro-immunologie virale de l’Institut Pasteur, dirigé par Monique Lafon, on cherche à comprendre par quel biais le virus de la rage maintient les neurones en vie. Autrement dit, en étudiant l’interaction entre le virus de la rage et un neurone, on décortique les mécanismes de survie de ce dernier. Au-delà du problème de la rage, de telles recherches peuvent avoir des applications dans la lutte contre les maladies neuro-dégénératives où il s’agit précisément de tenter de faire survivre des neurones amenés à être détruits au cours de la maladie. Ce même laboratoire explore également les mécanismes qui permettent au virus de la rage d’échapper au système immunitaire : les chercheurs ont découvert que le virus faisait exprimer à la surface des neurones des molécules qui permettent de le masquer vis-à-vis des cellules de défense de l’organisme.
Bloquer le virus de la rage
Si l'on "traite" classiquement la rage par la vaccination, ce "traitement" n'est efficace que lorsqu'il est commencé rapidement après l'infection et poursuivi scrupuleusement jusqu'à son terme. Il implique plusieurs injections et visites chez le médecin, ce qui est relativement lourd, notamment dans les pays en développement; d'autre part, il n'existe aucune solution thérapeutique lorsque le virus a atteint le système nerveux et que la maladie est déclarée. D'où l'intérêt de rechercher des molécules antivirales contre le virus de la rage qui donneraient naissance à de nouveaux traitements. C'est un des objectifs de l'unité des stratégies antivirales, dirigée par Noël Tordo. Deux approches sont utilisées : une approche cognitive, qui vise à décrypter le complexe de réplication du virus pour identifier des cibles thérapeutiques, et une approche aléatoire, qui consiste à tester au hasard des petites molécules et à évaluer leur pouvoir inhibiteur sur la multiplication du virus. Des candidats ayant une forte activité antivirale ont aujourd'hui été identifiés et sont à l'étude.
En outre, l'équipe développe des vaccins pour contrôler la rage chez le chien, le meilleur compagnon de l'homme mais aussi le réservoir le plus propice à la transmission humaine. Ces vaccins sont à " spectre élargi " pour être efficaces contre les lyssavirus divergents (d'origines variées) et peuvent être administrés par voir orale, ce qui permet d'accéder aux chiens errants des pays en développement.
D'un lyssavirus à l'autre
Chaque espèce (renard, chien, chauve-souris…) est infectée par des types spécifiques de lyssavirus, les virus responsables de la rage. Quelle est leur histoire évolutive ? Pourquoi la souche du renard est-elle moins pathogène que celle du chien ? Les lyssavirus de chauves-souris semblent passer difficilement à l’homme : la situation pourrait-elle changer ? Autant de questions auxquelles on cherche à répondre dans l’Unité dynamique des lyssavirus et adaptation à l’hôte, dirigée par Hervé Bourhy, par des études d’écologie/épidémiologie et des investigations sur l’hôte et la virulence. On y étudie aussi la protéine de matrice des lyssavirus, dans l’espoir de pouvoir un jour la bloquer et donner naissance à de nouveaux traitements. Cette unité explore également les réponses non spécifiques précoces de l’infection : des recherches qui pourraient aboutir à un diagnostic, domaine dans lequel les chercheurs ont différentes pistes.
Contrôler la rage en Afrique du Nord
Le programme européen RABMEDCONTROL, co-coordonné par les Instituts Pasteur de Paris et de Tunis, a pour objectif d’éliminer la rage d’Afrique du Nord où elle est encore responsable de plusieurs centaines de décès humains chaque année. Il implique de nombreux organismes de recherche et de santé publique et vétérinaire de 3 pays du sud-ouest de l’Europe et de 4 pays d’Afrique du Nord. Les laboratoires concernés ont entamé une étude de la maladie au sein de foyers endémiques d’Afrique du Nord afin d’établir les différentes raisons épidémiologiques et sociologiques qui expliquent la persistance de la rage dans ces pays malgré tous les efforts déployés. Le programme analyse aussi les voies qui permettent au virus d’atteindre les côtes méditerranéennes de l’Europe : étude de l’impact des importations illégales de carnivores domestiques contaminés, et en particulier de chiens ; étude d’espèces de chauves-souris vivant sur les deux rives de la Méditerranée et pouvant servir de vecteurs et de réservoirs au virus. L’ensemble de ces données devrait permettre à terme de proposer aux autorités de santé des stratégies efficaces d’élimination de cette terrible maladie en Afrique du Nord.