Autobiographie de Jacques Monod

 
Je suis né en 1910, à Paris. Mais mes parents devaient dès 1917 se fixer dans le Midi de la France où j'ai passé toutes ma jeunesse ; de sorte que je me considère moins comme parisien que comme méridional. Mon père était peintre, vocation quelque peu inhabituelle dans une famille huguenote où dominaient les médecins, les pasteurs, les fonctionnaires, les professeurs. Ma mère était américaine, née à Milwaukee d'un père lui-même d'origine écossaise : autre légère anomalie eu égard aux habitudes de la bourgeoisie française de la fin du siècle dernier. J'ai fait toutes mes études secondaires au lycée (alors collège) de Cannes et je dois beaucoup à certains des maîtres que j'ai eu la chance d'y trouver. Je pense en particulier à M. Dor de la Souchère, bien connu comme créateur et conservateur du charmant musée d'Antibes. S'il ne me reste rien de la grammaire grecque que j'étais sensé apprendre auprès de lui, l'admiration tôt contractée pour un homme de haute et noble culture est l'une des meilleures nourritures pour l'âme d'un très jeune garçon. Aussi m'est-il difficile de mesurer tout ce que je dois à mon père, chez qui la sensibilité d'un artiste s'alliait à une prodigieuse érudition et à un goût passionné pour les oeuvres de l'esprit. Il nourrissait une foi positiviste dans les progrès conjugués de la Science et de la Société. C'est à lui, qui lisait Darwin, que je dois de m'être très tôt intéressé à la Biologie.

Venu à Paris en 1928 pour commencer mes études supérieures, je m'inscrivis à la Faculté pour une licence de "Sciences Naturelles", ignorant - je ne l'ai su que plus tard - que cet enseignement était alors en retard de près de vingt ans ou plus sur la science biologique contemporaine. C'est à des aînés de quelques années, plus qu'à des professeurs, que je dus ma véritable initiation à la Biologie : à Georges Teissier, le goût des descriptions quantitatives ; à André Lwoff, l'initiation aux pouvoirs de la Microbiologie ; à Boris Ephrussi, la découverte de la Génétique physiologique ; à Louis Rapkine, l'idée que seules les descriptions chimiques et moléculaires du fonctionnement des êtres vivants peuvent en donner une interprétation complète.

Assistant à la Faculté des Sciences en 1934, boursier Rockefeller au California Institute of Technology en 1936, je devais, après la libération, entrer à l'Institut Pasteur comme Chef de laboratoire dans le service de Lwoff. La direction du service de Biochimie cellulaire m'était donnée en 1954. En 1959, j'étais nommé Professeur de Chimie du Métabolisme à la Sorbonne.

En 1938, j'avais épousé Odette Bruhl, aujourd'hui conservateur au Musée Guimet. Archéologue, orientaliste, et douée du goût le plus sensible et le plus sûr, ma femme m'apportait en dot l'enrichissement d'une culture complémentaire de la mienne. Nous avons eu deux fils, Olivier et Philippe, jumeaux. Je n'ai rien fait pour les convaincre de devenir, eux aussi, des hommes de science, mais beaucoup au contraire pour les persuader que le royaume de la connaissance et des idées ne se limite pas au contenu actuel du mot "science". Ils sont cependant l'un et l'autre devenus des scientifiques: l'un géologue, l'autre physicien. Ces deux fils nous ont apporté ce qui nous manquait, deux filles, je veux dire deux belles-filles et même une petite-fille qui porte un joli nom: elle s'appelle Claire.

 

Autobiographie de Jacques Monod, destinée à l'ouvrage Les prix Nobel en 1965.
MON. Bio. 18, Dossier n° 6.1