Les infections à méningocoques sont endémiques dans le monde entier et affectent principalement les enfants de moins de cinq ans. Elles peuvent conduire à des formes cliniques graves, méningites ou septicémies fulminantes notamment. Dans les pays développés, de telles infections sont mortelles dans 10% des cas malgré une antibiothérapie adaptée. En l'absence de traitement, le taux de mortalité peut dépasser 50%.
Leur incidence varie d'un pays à l'autre : 1 à 3 cas pour 100 000 habitants dans les pays industrialisés ; jusqu'à 500 cas pour 100 000 habitants dans des pays comme la Chine ou dans la zone dite de la "ceinture de la méningite" (du Sénégal à l'Ethiopie) en Afrique subsaharienne.
L'agent de ces infections, Neisseria meningitidis est l'une des espèces bactériennes qui, jusqu'ici, a posé le moins de problèmes en ce qui concerne la résistance aux antibiotiques.
Mais les chercheurs de l'Institut Pasteur ont mis en évidence une très forte résistance au chloramphénicol sur onze souches de Neisseria meningitidis isolées du liquide céphalorachidien de patients entre 1987 et 1996 à l'Institut Pasteur de Ho Chi Minh Ville au Vietnam, et sur une souche provenant d'un enfant hospitalisé en 1993 en France. Ces souches sont également résistantes à la streptomycine et aux sulfamides, antibiotiques peu utilisés aujourd'hui. Elles demeurent sensibles à toute une gamme d'antibiotiques (pénicillines, céphalosporines, tétracyclines, quinolones, rifampicine) utilisés en thérapeutique et en prophylaxie pour réduire le portage des méningocoques au niveau du rhinopharynx.
L'étude des souches bactériennes par diverses techniques d'épidémiologie moléculaire a indiqué que ces souches étaient différentes et qu'il ne s'agissait donc pas de la dissémination d'une même souche. Elles appartiennent au sérogroupe B, - que l'on trouve principalement en Europe et en Amérique du Nord, mais qui a déjà provoqué des épidémies à Cuba, au Chili et au Brésil -, contre lequel on ne dispose pas de vaccin actuellement.
Les chercheurs ont cloné et séquencé le gène responsable de la résistance au chloramphénicol, un gène déjà décrit chez une bactérie très différente, Clostridium perfringens (agent habituel de gangrènes). Ce gène, situé sur le chromosome bactérien, permet la production d'une enzyme qui inactive l'antibiotique : une chloramphénicol acétyltransférase.
Si l'origine de l'acquisition de ce gène de résistance par Neisseria meningitidis demeure inconnue, on sait par contre que les Neisseria s'échangent aisément du matériel génétique : ce sont des bactéries dites "transformables", c'est à dire capables d'intégrer facilement dans leur chromosome de l'ADN provenant d'une autre souche. Un caractère génétique particulier peut donc rapidement se répandre au sein de l'espèce Neisseria.
Actuellement, la résistance de méningocoques au chloramphénicol n'a pas été détectée ailleurs dans le monde ni dans d'autres sérogroupes. Mais sa dissémination est à craindre. Si elle survenait dans le sérogroupe A prédominant en Afrique, elle poserait alors de graves problèmes de santé publique : le chloramphénicol huileux injecté par voie intramusculaire est en effet l'antibiotique couramment utilisé contre les méningites à méningocoques sur ce continent, tant pour des questions de coût et de conservation (la chaine du froid n'étant pas nécessaire) que de pratique sur le terrain, puisque l'efficacité peut être obtenue par une injection unique. Rappelons qu'en mars 1997, le bilan d'une épidémie ayant touché plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest faisait état de près de 180 000 cas et 18 000 décès déclarés à l'O.M.S.. En 1998, des épidémies meurtrières de méningites à méningocoques ont touché la République Démocratique du Congo (28% de mortalité), le Tchad, l'Angola et le Sénégal.
- Marc GALIMAND, Unité des Agents Antibactériens/ Centre
National de Référence aux Antibiotiques :
Tél : 01 45 68 83 18 - e-mail : galimand@pasteur.fr
- "High-level chloramphenicol resistance in Neisseria meningitidis"
Marc GALIMAND*, Guy GERBAUD*, Martine GUIBOURDENCHE**, Jean-Yves RIOU**
et Patrice COURVALIN*.
The New England Journal of Medicine, 24 septembre 1998
* Centre National de Référence pour la Résistance aux
Antibiotiques - Unité des Agents Antibactériens, Institut
Pasteur, Paris
** Centre National de Référence pour les Méningocoques,
Institut Pasteur, Paris