Etudier le rôle des moustiques dans la transmission de virus ou de parasites permettra, à terme, une meilleure surveillance, voire une prévention de l'extension de certaines maladies. Pour cela, les scientifiques ont désormais des outils génétiques puissants pour analyser les populations de moustiques. Dans l'Unité d'Ecologie des Systèmes Vectoriels à l'Institut Pasteur, dirigée par François RODHAIN, l'intérêt de la génétique des populations a d'abord été évalué sur des moustiques de Polynésie française, véritable laboratoire naturel pour cette discipline. Les travaux s'étendent aujourd'hui, via le Réseau international des Instituts Pasteur et instituts associés, à des moustiques d'Asie, d'Amérique latine et de l'Océan Indien. Cible principale des chercheurs : Aedes aegypti, un moustique qui s'étend dangereusement sur la planète et véhicule les virus de la dengue, qui infectent 60 à 100 millions de personnes chaque année dans le monde.
Seuls quelques laboratoires en France, dont celui de l'Institut Pasteur, ont aujourd'hui développé des outils de biologie moléculaire permettant l'analyse de populations de moustiques. Ces outils s'avèrent précieux pour comprendre la place des moustiques dans le trio homme/ vecteur/ agent pathogène. Les premiers travaux menés dans l'Unité d'Ecologie des Systèmes Vectoriels, lancés il y a quatre ans en Polynésie française, font aujourd'hui l'objet d'un premier bilan publié dans les Annales de la Société Entomologique de France (1).
En utilisant des marqueurs génétiques soigneusement sélectionnés
(isoenzymes, RAPD, microsatellites), les chercheurs ont par exemple pu évaluer
avec précision l'impact des déplacements humains sur ceux
des moustiques chez une espèce d'Océanie : Aedes polynesiensis,
vecteur de la filaire de Bancroft. Ce parasite a été véhiculé
par les Polynésiens d'Ouest en Est du Pacifique au fil de quelque
2000 ans de migrations, et est aujourd'hui endémique en Polynésie
française.
Des milliers de larves d'Aedes polynesiensis, prélevées
dans les creux d'arbre dans les îles hautes ou dans les terriers de
crabe des atolls, ont été récoltées et élevées
en collaboration avec l'Institut territorial de recherches médicales
Louis Malardé à Papeete, qui fait partie du Réseau
international des Instituts Pasteur et instituts associés. Les larves
étaient ensuite élevées à Paris dans l'insectarium
de l'Unité d'Ecologie des Systèmes Vectoriels. Dès
le stade adulte, les moustiques étaient congelés en vue d'analyses
génétiques ultérieures.
L'étude de moustiques provenant de 13 îles différentes
a permis de montrer que les échanges génétiques entre
populations (flux génique) étaient 12 fois plus important
entre les îles de la Société, les plus développées
d'un point de vue économique, qu'entre Tahiti et des îles plus
lointaines, en retrait de l'essentiel de l'activité commerciale.
Autrement dit, les Aedes polynesiensis voyagent beaucoup plus dans l'archipel
de la Société. Les îles polynésiennes sont suffisamment
isolées les unes des autres pour négliger le rôle du
transport actif de ces insectes, qui ne se déplacent par eux-même
que de 3 ou 4 kilomètres tout au plus. L'important flux génique
observé dans l'archipel de la Société ne peut donc
s'expliquer que par des déplacements par avion ou bateau d'Ae.
polynesiensis : il est corrélé à l'intensité
des échanges commerciaux entre ces îles.
Si l'importance des transports non intentionnels a été démontré pour Aedes polynesiensis, une étude analogue a montré qu'il ne semblait pas en être de même pour l'espèce Aedes aegypti, vecteur des virus de la dengue.
L'étude de la structure génétique d'Aedes aegypti
en Polynésie française a en effet mis en évidence
une très forte différenciation des populations, confirmant
la rareté des échanges génétiques. L'analyse
des échantillons de moustiques récoltés sur différents
sites des archipels de la Société, des Tuamotu et des Australes
montre que la différenciation est aussi importante dans les archipels
économiquement développés que dans les archipels plus
isolés. Ce constat signifie que les transports non intentionnels
de cette espèce de moustique par le biais des déplacements
humains (avions, bateaux) devraient être rares.
Les chercheurs en déduisent que les déplacements de voyageurs
en phase de virémie jouent un rôle plus important dans la circulation
des virus de la dengue que les déplacements du moustique vecteur,
Aedes aegypti. Débarqués à l'aéroport
international de Tahiti, les individus infectés pourront être
piqués par des moustiques locaux qui prendront alors, sur place,
le relais dans la transmission des virus d'homme à homme.
D'autres études ont été effectuées sur ces deux Aedes en Polynésie française, dont certaines ont nécessité des infections artificielles de moustiques en laboratoire. L'une d'elles visait par exemple à évaluer l'impact de l'utilisation d'insecticides sur la structure génétique des populations de moustiques.
De tels travaux démontrent à quel point le mode de fonctionnement des populations de moustiques a des conséquences sur le mode de circulation des agents pathogènes dont elles sont vectrices, et par là même, sur l'épidémiologie des maladies et sur le choix des meilleures stratégies de lutte anti-vectorielle.
En ce sens, une vaste étude est actuellement mené par l'Unité d'Ecologie des Systèmes Vectoriels sur les moustiques vecteurs de la dengue en collaboration avec trois Instituts Pasteur : l'I.P. de Ho Chi Minh Ville au Vietnam, l'I.P. de Madagascar et l'I.P. de la Guyane française. L'objectif principal est de savoir si le moustique joue un rôle dans l'inquiétante augmentation des formes graves, hémorragiques, de la dengue notamment en Asie du Sud Est : actuellement, ces formes hémorragiques représentent l'une des premières causes d'hospitalisation des enfants de moins de 15 ans dans cette région du globe. Pourquoi ces formes graves se développent-elle? L'une des hypothèses est que les populations d'Aedes aegypti présentes dans le Sud-est asiatique auraient sélectionné des souches de virus de la dengue plus virulentes. L'analyse génétique comparée des populations des moustiques du Vietnam, où la dengue (transmise par Aedes aegypti et Aedes albopictus) existe de façon endémique sous sa forme hémorragique, de Guyane, pays touché par des épidémies de dengue non hémorragique (et où seul Aedes aegypti est présent) et de Madagascar, île épargnée par la dengue (malgré la présence d'Ae. albopictus et à un moindre degré d'Ae. aegypti), vise à tester cette hypothèse. Les premiers résultats devraient être analysés très prochainement.
Pour en savoir plus : consultez nos infos sur la dengue.
"Apport des études de génétique des populations
de moustiques (Diptères, Culicidés) en Entomologie
médicale : exemples choisis en Polynésie française"
: Annales de la Société Entomologique de France, mars
1999.
Anna- Bella FAILLOUX et François RODHAIN, Institut
Pasteur.
- Anna-Bella FAILLOUX, Unité d'Ecologie des Systèmes
Vectoriels,
tél : 01 40 61 36 17. E-mail : afaillou@pasteur.fr