6 novembre 2002

Communiqué de presse

Peste : c'est chez la puce que le bacille devient
résistant aux antibiotiques

Des équipes de l'Institut Pasteur à Paris et à Madagascar avaient isolé en 1995 les premiers bacilles de la peste (Yersinia pestis) résistants aux antibiotiques. Elles ont montré que ces bactéries avaient acquis des gènes de résistance à partir d'autres bactéries non apparentées. Ces mêmes équipes viennent de découvrir, en collaboration avec une équipe américaine, que la puce, vecteur de la maladie, est le site où la bactérie pourrait acquérir les caractères de résistance. Selon les résultats aujourd'hui publiés dans la revue Molecular Microbiology, la lutte contre l'émergence de nouvelles souches bactériennes de Yersinia pestis résistantes aux antibiotiques risque d'être très difficle. Ceci est d'autant plus inquiétant que cette résistance aux antibiotiques émerge chez une des espèces bactériennes les plus pathogènes pour l'homme et que les chances de survie du malade sont directement liées à la rapidité de mise en place d'une antibiothérapie adaptée.

La peste est une maladie des rongeurs, due à la bactérie Yersinia pestis, principalement véhiculée par le rat. Elle est transmise à l'homme par piqûres de puces de rongeurs infectés. La peste est aujourd'hui considérée comme une maladie ré-émergente. Plus de 20 pays déclarent aujourd'hui des cas de peste, essentiellement en Afrique, mais aussi en Asie. Les Etats-Unis ne sont pas épargnés. Au cours du XXème siècle, la découverte des traitements antibiotiques, leur efficacité et le renforcement des mesures de santé publique ont réduit très fortement la morbidité et la mortalité dues à cette maladie, mais n'ont pas permis de la faire disparaître.

La peste est une maladie grave, qui peut tuer très rapidement, en l'absence de traitement, d'où l'importance d'un diagnostic extrêmement précoce. Les antibiotiques (streptomycine, chloramphenicol ou tétracyclines) sont très efficaces s'ils sont administrés dès les deux premiers jours. Mais des souches résistantes commencent à émerger.

En 1995, des équipes de l'Institut Pasteur à Paris et à Madagascar ont isolé, pour la première fois, une souche de Y.pestis multirésistante aux antibiotiques chez un patient malgache, puis une seconde souche résistance à la streptomycine chez des patients malgaches atteint de peste bubonique. Les scientifiques ont montré que ces deux souches avaient acquis des gènes de résistance venant d'autres bactéries non apparentées. Ces premières observations indiquent qu'un tel évènement peut à nouveau se produire dans n'importe quel foyer de peste dans le monde.

Les équipes d'Elisabeth Carniel (Laboratiore des Yersinia, Institut Pasteur à Paris), de Marie-Laure Rosso (Institut Pasteur de Madagascar) et de Joe Hinnebusch - NIAID, Rocky Mountain Laboratory, Etats-Unis) ont donc cherché à comprendre comment se fait l'acquisition de ces caractères de résistance. Y. pestis ayant un cycle épidémiologque très restreint, la bactérie a du acquérir les plasmides de résistance par contact étroit avec une autre bactérie, soit chez l'hôte infecté (homme ou rongeur), soit chez la puce vectrice.

Or, chez les mammifères, la bactérie Yersinia pestis circule dans des sites stériles ( ganglion, rate, foie, sang), où les possibilités de contact avec d'autres espèces bactériennes donatrices de plasmides de résistance sont très limitées.

D'où l'hypothèse, aujourd'hui vérifiée par les chercheurs de l'Institut Pasteur et du NIAID, selon laquelle l'acquisition des gènes de résistance aurait lieu chez la puce.

Des puces de rats ont été infectées dans un premier temps avec la bactérie E.coli portant les plasmides de résistance à la streptomycine, puis avec une souche de Y.pestis sensible à cet antibiotique.

La manière dont Y.pestis se développe chez la puce facilite l'acquisition de gènes étrangers : les bactéries se multiplient dans l'estomac de l'insecte et s'agrègent pour former des micro colonies denses. Les chercheurs ont montré qu'un contact étroit se produisait dans ces agrégats entre les E.coli et les Y.pestis absorbées par la puce, et que ce contact prolongé conduisait à des échanges génétiques très fréquents.

Après quatre semaines de co-infection, 95% des puces hébergeaient dans leur estomac des clones de Y.pestis ayant acquis le plasmide de résistance à la streptomycine. Les chercheurs ont également montré que la fréquence de transfert du plasmide de résistance de E.coli vers Y.pestis dans l'estomac de la puce était extrêmement élevé (10-3) et quasiment identique à celle obtenue au laboratoire dans des conditions optimales.

Pour les chercheurs, le fait que ces transferts génétiques se produisent aussi facilement et fréquemment dans le modèle puce expérimental suggère que ce phénomène se produit également dans l'environnement naturel.

L'émergence de souches de Y.pestis résistantes ou multirésistantes aux antibiotiques et la récente démonstration que l'acquisition de cette résistance peut se produire en dehors de l'homme ou des mammifères, dans un site très difficile à contrôler, renforcent la nécessité d'identifier de nouvelles cibles thérapeutiques et de développer un vaccin efficace et bien toléré contre la peste. Les actions de l'Institut Pasteur s'oriente dans ce sens.


Source :

" High-frequency conjugative transfer of antibiotic resistance genes to Yersinia pestis in the flea midgut ", Molecular Microbiology, 2002, 46 : 349-354
B. Joseph Hinnebusch1, Marie-Laure-Rosso2, Tom G. Schwann1 and Elisabeth Carniel3

1 Laboratory of Human Bacterial Pathogenesis, Rocky Mountain Laboratories, Natioal Institute of Allergy and Infectious Diseases, NIH, Etats-Unis
2 Institut Pasteur de Madagascar, Tananarive
3 Laboratoire des Yersinia, Institut Pasteur, Paris

Contacts :

- Elisabeth Carniel, Laboratoire des Yersinia - Tél : 01 45 68 83 26 - Mél : carniel2@pasteur.fr

- Service de Presse, Institut Pasteur, Paris
Tél : 01 45 68 81 46 ; Mél : presse@pasteur.fr
http://www.pasteur.fr/actu/presse/infos/